La Russie défiée par le prix du baril

Publié le 25 Octobre 2015

Croissance russe
Croissance russe

Il est paradoxal de voir la Russie déployer une grande énergie à l'extérieur alors que la santé économique du pays n'est pas des meilleures. Mais les discussions avec l'Arabie Saoudite peuvent porter aussi bien sur la crise syrienne que sur le prix du pétrole... Par Gérard Vespierre, associé fondateur de Strategic Conseils, Chercheur associé à la Fondation pour l'Etude du Moyen-Orient (FEMO)

La Russie a entrepris depuis plus d'un an une activité extérieure, militarisée. Elle intervient maintenant en Syrie directement avec des bombardements aériens. Mais, à l'intérieur, la santé de la maison Russie n'est pas bonne. Les négociations avec l'Arabie Saoudite sur la question syrienne auront-elles d'autres effets ?

La Russie aurait pu intervenir en Syrie plus tôt, ou rester un acteur indirect. Elle rentre maintenant dans le conflit au moment où son allié, le régime syrien, fait face à la plus difficile des situations, depuis 4 ans, et que les bases militaires russes dans l'ouest de la Syrie allaient finir par être sous le feu des groupes rebelles.
La situation de la Russie est pour le moins paradoxale. Elle se déploie à l'extérieur alors que sa santé intérieure, économique, est particulièrement difficile.

Des perspectives économiques pas très bonnes en 2016

A l'annexion de la Crimée, et à l'appui aux forces russophones de l'est de l'Ukraine en 2014, il a fallu ajouter en 2015 la recrudescence des vols militaires à la limite des espaces aériens de nombreux pays du nord de l'Europe. Début septembre, Moscou a augmenté ses équipements militaires sur ses bases syriennes de Tartous et Lattaquié, et le 30 septembre a déclenché ses frappes aériennes. Impressionnant.
Mais quand le regard est attiré vers l'extérieur, il est toujours intéressant de regarder ce qui se passe à l'intérieur, donc en Russie même. Si la dynamique est « très forte » à l'extérieur, quelle est la dynamique intérieure ? Elle est toute autre. La situation économique russe est mauvaise, et les perspectives 2016 ne sont pas très bonnes non plus.

Un PIB en régression

Si on analyse les grands indicateurs économiques, que voyons-nous ?
La croissance du PIB cette année va être négative, et se situer autour de -4%. Cette situation est donc inquiétante, surtout quand elle survient dans une phase de décélération depuis 2012... En cela, la Russie se distingue de tous les grands Etats industriels, soulignant sa dépendance vis-à-vis de ses exportations de matières premières, en premier lieu énergétiques, et son retard vers un déploiement industriel plus équilibré.
Le graphique ci-dessous illustre cette situation, et, selon les données du Fonds monétaire international (FMI), la situation 2016 est projetée à nouveau avec une croissance négative du PNB, naturellement sur la base des conditions actuelles du marché du gaz et du pétrole.

Une monnaie dépréciée de 50%

Si l'on regarde attentivement les 2 graphiques ci-dessous représentant la fluctuation de la valeur du baril en dollar et les variations du rouble par rapport à cette même monnaie, leurs profils, sur une même échelle de temps, sont tout à fait similaires.

La Russie défiée par le prix du baril
La Russie défiée par le prix du baril
En 2013 pour 100 roubles on obtenait 3 dollars, en octobre 2015, on n'obtient plus que 1,5 dollar, soit 50% de dépréciation.

De ces deux graphiques, on peut tirer cinq conséquences :
- Le fléchissement du rouble a débuté au deuxième trimestre 2013, non pas avec les évènements à Kiev sur la place Maïdan, mais 6 mois auparavant, c'est-à-dire avec les premières déclarations de Moscou annonçant qu'une signature de l'Ukraine avec l'Union européenne ne serait pas sans conséquence. Les marchés monétaires sont très sensibles aux menaces économiques, et au risque...

- Le véritable décrochage du rouble a bien eu lieu à partir de septembre 2014, au moment où le baril est passé sous les 100 dollars.

- Les sanctions décidées par les Etats-Unis et l'Union européenne ont eu des conséquences sur les flux financiers de la Russie, mais pas directement sur le taux de change du rouble.

- Le rouble est bien remonté quand le baril est revenu à 65 dollars et a replongé ensuite, suivant ainsi fidèlement sa valeur-support.

- La réappréciation du rouble et son retour à une parité moins pénalisante vis-à-vis du dollar passe impérativement par une remontée du cours du pétrole.

La Russie défiée par le prix du baril

L'inflation, conséquence de la baisse du rouble

La baisse importante et durable de la valeur du rouble a naturellement créé un renchérissement immédiat en monnaie locale de tous les produits importés, industriels et alimentaires, créant une valse des étiquettes de prix, et donc en parallèle un développement rapide et significatif de l'inflation comme l'illustre le graphique ci-dessous, d'octobre 2014 à août 2015.

On y voit clairement le ralentissement correspondant à la remontée du rouble au printemps de cette année au moment où le baril est revenu pour quelques semaines dans la zone des 60-65 dollars, et la remontée de l'inflation avec la rechute du rouble, pendant l'été, liée à la nouvelle baisse du baril dans la zone des 45 dollars.

La 4e variable, le taux de la Banque Centrale

Devant une telle baisse de sa devise, la Banque centrale russe après une semaine d'hésitation en décembre 2014 a fini par relever brusquement et fortement son taux de base à 17%. Cette spectaculaire envolée avait pour objectif de réduire la fuite des capitaux qui alimentait la baisse de la monnaie.

Depuis lors, elle a suivi une stratégie de repli très dynamique, consciente de l'asphyxie économique auquel un taux de ce niveau conduisait les entreprises russes.
La rechute du taux de change du rouble depuis l'été, et la remontée de l'inflation, aurait pu l'inciter à remonter son taux directeur, mais l'arbitrage intérieur, en faveur des entreprises, a de nouveau prévalu.
Au vu de l'ensemble de ces éléments, il apparaît clairement que la situation économique russe est mauvaise, qu'elle est liée à la chute en 2014 du prix du pétrole, et que les prévisions 2016 annoncent également une année difficile si le prix du baril ne remonte pas rapidement et substantiellement.
Dans un article précédent paru dans Latribune.fr, « Pétrole : l'Arabie Saoudite en passe de gagner son pari », nous avons eu l'occasion de présenter le rôle et la stratégie de Riyad dans le marché pétrolier.

Il n'est pas inintéressant pour Moscou de pouvoir parler avec l'Arabie Saoudite.

Le nouveau rythme des rencontres russo-saoudiennes

Si Vladimir Poutine a été le premier plus haut dirigeant russe à se rendre en Arabie Saoudite, cet évènement remonte à... février 2007.
Depuis lors, beaucoup d'évènements ont eu lieu, et des tensions fortes sont apparues après les attentats de Volgograd, en décembre 2013, et les déclarations de dignitaires saoudiens prétendant tenir le Caucase russe dans leurs mains... La crise syrienne, par son ampleur et sa durée, ont créé de façon paradoxale un nouveau champ de contact entre les deux États, et l'année 2015 est exemplaire dans ce rapprochement.
Depuis la rencontre en juin à Moscou entre le Président russe et le ministre de la Défense du Royaume saoudien, les entretiens ont été nombreux à Riyad, à Doha, et le week-end dernier à Sotchi entre ministres russes et saoudiens, de la Défense et des Affaires étrangères.
Comme ce ruban adhésif spécifique, à deux faces adhésives, les discussions russo-saoudiennes auront-elles aussi deux faces de négociation? L'une sur la Syrie, et l'autre sur les affaires internationales, c'est-à-dire... le pétrole?
Il nous reste à observer attentivement le cours du baril qui vient de repasser au-dessus des 50 dollars depuis quelques jours et à attendre avec intérêt la prochaine réunion de l'OPEP, en décembre, moins de 8 semaines !

source : http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/la-russie-defiee-par-le-prix-du-baril-514188.html

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